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Nous
ne résoudrons le chômage que par la guerre ou la philosophie!
(Publié
dans La Croix le 2 septembre 1998 sous le titre: Utiliser
la philosophie contre le chômage)
Mon
propos n'est pas d'analyser comment la guerre résout le problème
du chômage. D'autres s'y sont employés et l'évidence
est malheureusement là pour ceux qui en douterait. Mon choix se
porte plus sur l'autre voie, celle de la philosophie, qui est souvent
moins sanglante, jamais moins dérangeante.
Elle ne se satisfait
pas d'attendre en s'évadant, le désastre que tout le monde
pressent sans bien se l'expliquer. Aux hommes politiques les fastes des
pas de deux majorité opposition, à la philosophie le soin
de proposer des réflexions.
Au début
de la vie en groupe se trouve d'abord une raison d'être ensemble
puis, dans ce cadre, le don de soi et l'accueil de l'autre,
l'échange des êtres. Chacun recherche sa plénitude
et son utilité, et découvre, grâce aux autres, que
ses deux quêtes se confondent. Alors il se donne totalement et il
accueille du mieux qu'il peut. Se donner c'est donner sa tête et
ses jambes, son temps et ce que l'on fait. Quel merveilleux mot français
que le verbe faire: je fais du pain, du violon ou des farces, nous faisons
la circulation, une maison ou des reproches. Se donner est équilibré
par accueillir les autres, recevoir d'eux de la viande ou des conseils,
leur éthique et leur esthétique, se laisser déranger
par eux mais à l'intérieur de cette raison d'être
ensemble car sans cette limite, tout devient vite impossible donc faux.
Ainsi naissent les
familles, les cités, les nations, les civilisations. Mais elles
meurent quand l'échange des êtres ne se fait plus parce que
la cohésion a perdu son sens. Alors l'échange des êtres
se déclasse en échange des avoirs et le groupe s'éteint.
La famille se détruit dans les héritages, les nations dans
les querelles de frontières, les civilisations quand elles génèrent
des guerres intestines pour savoir ce qui les a civilisées. Nous
retrouvons, ce que nous savons au fond si bien: c'est dans notre difficulté
à être que nous nous crispons sur l'avoir.
L'argent
est le substitut de l'homme donc le reflet de ce qu'il est. Il est né
dans le don de soi et l'accueil des autres. Ces dons de soi multiples
se sont épanouis dans une raison d'être ensemble. Le pouvoir
a été garant de cette loi de cohésion, et son pouvoir
de battre monnaie ne lui est venu que de cette garantie.
L'argent est le
symbole de l'échange des êtres et de cette force qui les
rassemble; ou plutôt il devrait, car en l'absence de loi de cohésion,
l'argent a chu du symbole de l'échange des êtres à
celui de l'échange des avoirs. Et cet échange des avoirs
exclut par définition ceux qui n'ont que leur être. Alors
on a dit qu'ils possédaient au moins leur temps et qu'ils n'avaient
qu'à l'échanger. Mais ces 24 heures de temps que chaque
individu a dans une journée, il les remplit de plus en plus avec
ce qu'on lui vend et de moins en moins avec ce qu'il génère
lui-même. Les économistes appellent cela la croissance. Et
s'il achète son temps, ce consommateur, quelle monnaie d'échange
aura-t-il pour avoir de l'argent. Pour cela on va lui prêter de
l'argent pour qu'il achète du temps; puis pour qu'il l'échange
à un employeur contre plus d'argent pour pouvoir rembourser son
emprunt et acheter plus de temps pour en consommer et pour qu'il lui en
reste à échanger avec son employeur. Le moteur sera le plaisir,
le carburant l'effort des générations futures, le résultat
indescriptible.
En fait le système
est si globalement incohérent que les grandes entreprises vont
toutes, pour survivre individuellement dans le sens inverse de celui qu'elles
préconisent collectivement: Les entreprises mettent en préretraite
mais conseillent le recul de la retraite. Les entreprises se concentrent
c'est à dire font de la décroissance mais ne jurent que
par la croissance pour faire reculer le chômage. Les entreprises
délocalisent leurs activités en privant de ressources les
membres du groupe, tout en expliquant que c'est un devoir civique de consommer,...et
personne ne peut le leur reprocher puisque personne ne pilote plus le
navire commun que nous ne savons même plus définir.
Nous cherchons avec
passion à l'Eglise Saint Bernard ou dans le régionalisme,
dans le 15ème centenaire de Clovis ou dans l'Europe, ce qui peut
être notre ciment, notre raison d'être ensemble, mais en l'absence
de ciment reconnu, nous perdons le sens du don de soi et de l'accueil
des autres, et nous replions sur notre ego et nos avoirs. Nous n'irons
pas loin sans que la violence ne nous rattrape.
 
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