Et si la croissance nous appauvrissait

         A en croire la rumeur publique, nous allons nous partager au mieux les fruits de la croissance. Dans toute négociation il est toujours une voix pour rappeler, quand on est en quête de financement, qu'il ne faut pas oublier la croissance.
         La croissance se présente comme l'augmentation du PNB, du PIB (Produit National ou Intérieur Brut), de la Valeur Ajoutée, mais pour aborder ces notions, il faut sans doute prendre une autre mesure que l'argent dont la définition ne nous apparaît plus clairement, ou que la richesse qui n'est qu'un mode de regard .
         Il faut une unité de mesure large, claire et simple; large pour couvrir l'ensemble de notre vie, claire car cette unité doit être une référence stable, identique pour chacun; simple car nous devons tous avoir un accès facile à cette unité.
         L'heure correspond à ces exigences et permet probablement de mieux appréhender la croissance. De plus elle ne rentre pas dans les logiques habituelles et son utilisation force à réinventer les raisonnements.
         Constatons d'abord l'évidence que nous respirons vingt quatre heures par jour. Nous consommons donc d'une façon totalement stable vingt quatre heures, chaque jour qui passe.
         Mais comment ces vingt quatre heures nous parviennent-elles? Une partie d'entre elles est "autogénérée" et une autre partie est achetée. Lorsque je dors ou me promène en forêt, lorsque je chante ou répare ma maison, lorsque j'écris ou fabrique un objet, je produis moi-même mes heures, je les autogénère. Lorsque je regarde la télévision ou prends ma voiture, lorsque je suis au restaurant ou au cinéma, lorsque je fume ou lis un magazine, j'achète mes heures.
         Dans les faits, aucune heure n'est pure. Chacune a une partie achetée et une partie autogénérée. Lorsque je roule sur autoroute, j'autoproduis ma conduite et j'achète individuellement ma voiture et collectivement l'autoroute. Quand je lis j'autogénère la lecture et achète le livre... Mais pour clarifier, nous pouvons séparer heures achetées et heures autogénérées, mettre d'un côté la partie de notre journée que nous produisons nous-mêmes, et d'un autre, celle que nous achetons.
         Curieusement les comptes de la nation, le PNB, le PIB, la Valeur Ajoutée, ne sont fondées que sur les heures achetées. Que le suisse ait 45.000 $ de PNB par an, le français ou l'américain 26.000 $ et le tchadien 200 $ veut simplement dire que si le suisse achète en moyenne 12 heures par jour, le français ou l'américain en achète 7 et le tchadien n'achète que 3 minutes et donc, autoproduit 23 heures 57 minutes.
         Un consensus quasi général nous voit en avant et le tchadien en arrière. Ce consensus peut laisser perplexe. Mais une approche de la croissance se dessine:
         La croissance est l'augmentation des heures achetées dans une journée.
         Moins nous produisons nous-mêmes d'heures dans notre journée, plus nous devons en acheter. Plus nous achetons nos heures, plus nous faisons de croissance.
         Nous allons acheter nos heures par l'investissement et la consommation, ces deux mots clés de nos choix économiques. Nous nous sommes convaincus que ce sont deux excellentes choses. Ce qui est sûr c'est que ce sont deux dépenses.
         S'il était suffisant d'acheter davantage notre journée, si la croissance était la panacée, le remède universel, les solutions seraient simples:
         Pour faire de la croissance il suffit de créer un immense embouteillage, d'augmenter la criminalité pour construire des prisons et créer des emplois de police et de justice; ou s'empêcher de dormir sans somnifères, augmenter la consommation d'héroïne et de cocaïne pour que le PIB bondisse. On peut casser toutes les vitres de la rue pour relancer les vitriers et les machines à fabriquer du verre ou du mastic. On admirera la séparation de France Télécom et de La Poste pour que l'une paie ses communications téléphoniques pendant que l'autre se mette enfin à timbrer son courrier. Une femme au foyer et l'épouse collaboratrice d'un artisan peuvent échanger leurs fonctions sociales: L'épouse de l'artisan se fera rémunérer pour garder les enfants, faire la cuisine et le ménage chez la femme au foyer qui elle, deviendra la salariée de l'artisan. Tout cela fait de la croissance.
         D'où vient le problème alors? Simplement du fait qu'on ne peut indéfiniment augmenter les heures achetées dans une journée puisqu'elles resteront limitées à 24, et surtout parce qu'il faut les payer.
         Nous les payons bien sûr avec notre contribution à l'effort commun, si tant est que nous ayons encore un emploi, une utilité reconnue. Mais nous ressentons tous cette double glissade, des heures autogénérées vers les heures achetées et de la baisse de la reconnaissance de notre utilité.
         Nos heures autogénérées diminuent sociologiquement à une vitesse vertigineuse. A 10 ans il faut un gameboy, à 15 ans un flipper et des cigarettes, à 20 ans on renonce à la timide tentative d'autogénérer ses heures, à 40 ans il faut un Club Méditerranée, une belle voiture et des autoroutes, à 70 ans une cure, un autocariste ou un scanner. Les heures à tous les âges de la vie s'achètent de plus en plus.
         Prenons l'exemple de l'agriculture. Il y a 60 ans, tout y était presque autogénéré: la traction c'était le cheval qui grosso modo se reproduisait tout seul et fournissait l'engrais, il mangeait de l'herbe qui se reproduisait toute seule, les semences étaient prélevées sur la récolte passée. On s'est mis à acheter le tracteur, à acheter le fuel, à acheter les engrais, à acheter les semences, on a dépensé énormément d'argent pour faire passer la production d'un champ, de 40 à 80 quintaux à l'hectare. Aujourd'hui, avec le gel des terres et la jachère, nous allons dépenser à nouveau beaucoup d'argent pour faire passer la production du champ d'à côté, de 40 quintaux à zéro!
         Parallèlement nos heures intéressent de moins en moins nos contemporains. Nous sommes trop chers! Ils préfèrent acheter des heures délocalisées pour pouvoir offrir des bas prix et nous faire consommer. Il nous faut donc trouver d'autres moyens de paiement pour compléter, voire remplacer, les heures pendant lesquelles nous attendons qu'on nous paie enfin à notre juste prix. Nous allons donc nous appauvrir tout de suite... ou demain grâce à l'emprunt.
         Comme les heures achetées, ne pouvant plus être payées, n'arrivent plus à augmenter aussi vite que les heures autogénérées ne dégringolent, et que, par ailleurs, nous continuons bien évidemment à consommer 24 heures par jour, alors nous empruntons les heures manquantes, nous empruntons pour acheter ces heures qui nous font défaut. Car nous voulons jouir dès aujourd'hui des efforts futurs et les théories Keynésiennes nous en ont donné la technique. De plus, grâce à l’emprunt, nous pouvons non seulement continuer à acheter des heures, mais aussi nous donner l'illusion d'une richesse méritée.
         Cette croissance, qui diminue nos heures autogénérées puisque sa définition même est d'augmenter nos heures achetées, ne devient-elle pas un paravent pour ne pas voir un problème dérangeant: nous devenons paresseux.
         Peu enclins à l'effort dans notre société de consommation et peu stimulés par une classe politique qui donne l'impression de voir davantage son intérêt à nous flatter que notre intérêt à être réveillés, nous refusons notre appauvrissement et nous faisons tout pour faire payer les autres, avec un insuccès croissant.
         Mais à l'intérieur de cet appauvrissement qu'est la croissance, il y a enrichissement de l'Etat. La croissance est en effet l'augmentation de la matière taxable. L'Etat ponctionne la "valeur ajoutée", il vit sur le mouvement, il s'enrichit sur l'essence consommée pour rien dans un embouteillage ou sur la TVA de tout ce qui s'achète. L'Etat s'enrichissant sur l'appauvrissement collectif, augmente cet appauvrissement et creuse apparemment inconsciemment le fossé entre le peuple et lui.
         Ce phénomène de fuite en avant est amplifié par l'organisation même de notre société. Ainsi nous payons très cher les sportifs et les animateurs de télévision, qui nous coinceront devant un petit écran pour nous embecquer du désir d'acheter, pour nous rendre assoiffés de consommation, pour nous pousser à emprunter.
         Mais quand nous faisons la somme des emprunts des ménages, des entreprises et des états, nous arrivons à une somme tellement colossale qu'elle n’est pas remboursable.
         Il faudrait commencer à le regarder en face.