L'argent de son origine à sa cancérisation

         Toute vie sociale est structurée par une loi fondamentale plus ou moins explicite qui donne cohésion à l'ensemble. Cette loi est la raison d'être du groupe et dans cette cohérence, s'expriment le don de soi et l'accueil de l'autre. De là se construisent les échanges de biens et de services, ce que l'on a souvent réduit au troc.
         Arrive un temps où le pouvoir réalise que la loi fondamentale n'assure plus la cohésion et l'échange des êtres. Trop nombreux, trop dispersé, trop mobile, le groupe choisit alors une matière comme substitut de l'homme. Cette matière, à la fois recherchée, rare, durable et divisible, pourra être du sel, du bronze, des coquillages ou de l'or. L'une de ces matières a même donné son nom à la monnaie: l'argent.
         Dans le même temps le pouvoir prélève sur tous les mouvements de quoi payer ceux qui veillent à la cohésion du groupe, ceux qui protègent, ceux qui stimulent, ceux qui vérifient, les inspecteurs des impôts, les poètes, les magistrats, les prêtres, les militaires, tous ceux qui ne seraient jamais volontairement ou régulièrement payés quoiqu'indispensables à notre cohésion. La forme pourra être le fonctionnariat, la subvention, le mécénat, le sponsoring, mais le pouvoir veillera, de fait, à la survie et à la vie de tous, dans le cadre de la loi cohésive. En garant de cette loi, le pouvoir a le droit de battre monnaie.
         C'est la superposition de ces deux fonctions qui définit l'argent: l'argent est à la fois le substitut de l'homme et le symbole de la loi fondamentale cohésive dont le pouvoir est garant....ou devrait l'être.
         Nous sommes loin du troc qui serait au yeux de certains l'ancêtre de la monnaie. Ancêtre facile car sans profondeur donc sans exigence.
         Les doutes émis par certains sur l'euro viennent en grande partie de la difficulté à discerner un homme européen dont l'euro serait le substitut et à appréhender, en l'état, la loi cohésive européenne.
         Nous avons oublié que l'argent est notre substitut. D'où cette gêne difficile à expliquer quand un chanteur a brûlé un billet de 500 francs à la télévision, alors que rien ne nous aurait chagriné s'il avait brûlé un objet acheté 500 francs. Nous savions confusément qu'il nous brûlait nous-mêmes ainsi que le symbole de notre raison d'être ensemble, même si nous en avons perdu conscience.
         Nous avons perdu notre loi fondamentale. Plus exactement nous avons aboli il y a deux siècles une loi fondamentale défraîchie en ne réussissant pas son remplacement.
         Dans cette double perte de référence, dans cet abandon de définition, l'argent se multiplie sur lui même sans raison et sans limites. Les mouvements de capitaux deviennent un jeu déconnecté de toute réalité. On spécule. Il y a prolifération anormale et anarchique d'argent. Si le mot "argent" était remplacé par le mot "cellules", nous aurions la définition du cancer.