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Appelons
un chat un chat et la croissance, la dépense.
Une
actrice s’étonnait dans un hebdomadaire que dans la comptabilité publique,
les accidentés de la route soient dans la colonne « création de richesses ».
D’autres se sont posés des questions sur la « cagnotte » qu’avait
rapporté à l’état, les deux tempêtes de décembre 1999 et le naufrage de
l’Erika. D’autres encore ne s’expliquent pas comment la criminalité, les
embouteillages et la consommation effrénée de tranquillisants font de
la croissance.
Pendant ce temps
là, imperturbablement, nos politiques, bien relayés par les médias, nous
expliquent que tout ne peut pas se faire tout de suite, faute de croissance
forte, mais que la croissance va revenir, et qu’alors nous verrons la
réalisation de toutes leurs promesses.
Celui qui cherche
à comprendre et qui pose des questions sur ces contradictions ne
génère que son propre rejet. Nous citions dans l’éditorial
du numéro un, ce colloque de « L’Ecole de Paris » sur « Des
Français de plus en plus pauvres dans une France de plus en plus riche.
Mais qu’est-ce donc au juste que la croissance ? ». Les élèves
de l’Ecole des Mines de Paris qui avaient préparé le débat, ne comprenaient
pas comment la question sur ce qu’était vraiment la croissance, pouvait
à ce point énerver les spécialistes.
En fait nous voyons
se développer devant nous une nouvelle église véritable dont le mythe
fondateur est : « La croissance donne des fruits que nous devons
nous partager équitablement, c’est l’augmentation de nos richesses communes »
alors que sa définition technique est : « La croissance est
l’augmentation du Produit National Brut (PNB) ou du Produit Intérieur
Brut (PIB) ». Rappelons-nous que le PNB additionne toutes les activités
chiffrables des nationaux partout dans le monde et que le PIB additionne
les activités chiffrables des Français et des autres sur le territoire
« intérieur ». Le PNB et le PIB additionnent les dépenses et
ne sont des produits pour certains que parce qu’ils sont dépenses pour
d’autres.
Prenons des exemples
pour bien cerner le PNB. Pierre achète quelque chose pour cent écus à
Paul, le PNB a progressé de cent écus mais il est aléatoire d’en déduire
que Pierre et Paul se sont enrichis de cent écus. L’enrichissement n’ existe
que si Paul a fabriqué quelque chose valant réellement à leurs yeux, cent
écus. Il n’existe que subjectivement si Paul ne fait que revendre sans
ajout un bien déjà existant. Il n’existe pas du tout si l’apport de Paul
se révèle n’être qu’un encombrement ou un déchet. Martin fait construire
une maison, le PNB augmente. Déçu ou contrarié, il fait ensuite détruire
cette maison, le PNB augmente toujours. Pris de remords il fait reconstruire
la même maison au même endroit, le PNB augmente toujours. Il peut de cette
façon, dix fois, cent fois, faire construire puis faire démolir une maison,
peut-être même dix ou cent maisons à la fois s’il est un politique conscient
du bien public. Le PNB n’aura pas cessé d’augmenter, la croissance sera
exponentielle, le résultat évidemment nul et l’on observera deux types
de réactions :
Pendant que le bon
sens se demandera qui va payer pour une telle dépense pour le moins surprenante,
la classe politico-économico-médiatique va être généreuse en distribuant
comme elle le sent juste, la manne récoltée par l’impôt. Pour ce faire,
elle ne va pas cesser d’augmenter les impôts et d’emprunter ce qu’elle
n’arrive pas à taxer.
Trois anecdotes
illustrent bien ce qui se passe dans les universités où l’on enseigne
l’économie.
La première est
une discussion avec un professeur de Paris Dauphine à qui l’on disait
que la croissance n’enrichissait personne et que c’était une sorte de
danseuse qui coûtait très cher à entretenir. Il répondit : « Vous
avez raison mais la croissance fait rentrer de l’argent dans les caisses
de l’Etat et donne de l’emploi et ce sont les seules choses qui intéressent
les politiques.
La seconde est une
autre discussion avec un autre professeur
de la même université Paris Dauphine à qui était soumise la même
critique. Sa réponse ? « Vous avez raison mais les étudiants
nous arrivent du secondaire avec une telle certitude que la croissance
enrichit et un tel désir de participer à la distribution de cette manne
que je dois reconnaître ma faiblesse. J’ai beaucoup souffert dans ma vie,
je suis à peu d’années de ma retraite alors je leur dis ce qu’ils ont
envie d’entendre ».
Après ces deux anecdotes,
on comprendra mieux la troisième où se réunissaient pour réfléchir dans
un café, de jeunes diplômés d’économie dans leur premier poste de vie
active, qui dans une banque, qui dans une société d’assurance, qui dans
une administration. Quelqu’un prit le risque de tenter, les yeux
dans les yeux cette phrase : « Les diplômés d’économie sont
des jeunes qui ont répété sans comprendre ce que leurs profs leur ont
dit ». C’est sans vraie surprise qu’il les entendit répondre simplement
et presque sans gêne : « Oui ».
Tout ceci ne serait
pas grave si nos raisonnements n’étaient pas faussés par la croissance,
par ce rêve d’enfant dans lequel le Père Noël passe donner ses cadeaux.
Nous aimons que la manne tombe vers 4 heures du matin. Il est tellement
agréable de s’entendre dire par ceux que nous présentons comme notre élite,
que dépenser c’est s’enrichir alors que nos parents nous apprenaient l’inverse.
Nos oreilles sont
rebattues par les sirènes de la dépense : « Si vous êtes de
droite, investissez, si vous êtes de gauche, consommez ! Appelez
le comme vous voulez mais dépensez. C’est la seule façon que nous avons
trouvé pour combattre le chômage (cf. lettre
de l’écosophie n° 1). DEPENSEZ ! ». Il est piquant qu’un
vice-président du CNPF ait dit que c’était un devoir pour les Français
de consommer. Le Medef n’a rien changé sur ce point.
Nous sommes écartelés
entre d’un côté, la pensée unique anesthésiante d’une vie de jouissance
sans efforts, nourrie par la croissance, et de l’autre notre bon vieux
bon sens qui sait bien, lui, que rien ne se perd et que rien ne se crée
et qui attend anxieux la dureté du réveil.
Le plaisir d’entendre
que chacun d’entre nous a droit à sa part de croissance fait que nous
en arrivons à aimer ces raisonnements que nous savons faux sans être toujours
capables de bien exprimer cette schizophrénie.
Regardons le mécanisme
du faux raisonnement. Nous savons tous qu’il y a des dépenses intelligentes,
utiles voire même productives et efficaces. Mais nous savons aussi que
l’on peut jeter l’argent par les fenêtres, le dépenser bêtement, le gaspiller.
Les deux dépenses
étant indistinctement mélangées dans la Dépense Nationale Brute, appelée
pudiquement Produit National Brut, l’investissement réussi a le même intérêt
que le placement calamiteux, l’achat prudent n’a pas plus de valeur que
les frasques du flambeur. Lorsque le résultat est le même en travaillant
dur dès le matin ou en restant couché, faut-il s’étonner que, tout naturellement
et progressivement, la détente submerge l’effort et la paresse détrône
le courage.
Inconsciemment nous
savons que l’énergie sociale qui est l’argent ne doit pas être gaspillée.
Consciemment nous voulons croire nos dirigeants politiques et médiatiques
qui nous jurent qu’économiser est dépassé et que seule la dépense est
citoyenne. Ils nous vendent la facilité et l’intelligence dans le même
paquet cadeau. Qui ne succomberait pas ?
Lorsque nous réaliserons
que ce bien-être dans lequel nous baignons n’est pas que le fruit de notre
travail, n’est pas que le fruit de l’effort, mais aussi celui de l’emprunt
qu’il faudra rembourser (100.000 francs de dette publique par français,
nourrissons compris et cela monte chaque année), nous prendrons peur et,
comme d’habitude, nous chercherons des boucs émissaires à sacrifier.
Les hommes politiques
sont comme nous. Lorsqu’ils ne comprennent plus, ils ont peur. Quand ils
ont peur, ils se rassemblent, s’agrippent les uns aux autres, s’écoutent
mutuellement pour se réconforter, et s’accrochent au pinceau. Leur pinceau
aujourd’hui s’appelle la croissance après l’avoir appelé jusqu’en 1993
la relance.
Il est intéressant
de remettre leurs propres phrases dans leurs bouches en changeant simplement
le mot croissance par son synonyme plus clair, le mot dépense. Reprenons
ce qu’ils disaient pendant la campagne législative de 1997 et que
nous citions dans l’éditorial de la lettre de l’écosophie n°1. Ils nous
disent tous , à leur manière qu’avec de l’argent on résout tous les problèmes:
"Retrouver la dépense
pour faire reculer le chômage" (E. BALLADUR sur TF1 le 23 avril 1997
à 20h). "Tout le monde est d'accord sur l'idée que plus il y a de
dépense mieux on se porte" (D.
STRAUSS-KAHN sur Europe 1 le 29 avril à 8h). "Si nous ne retrouvons
pas la dépense nous resterons avec le chômage
le plus élevé" (N. SARKOZY sur Europe 1 le 29 avril à 8h). "Il
faut le retour de la dépense
" (H. EMMANUELLI sur RTL le 29 avril à 19h). "Il n'y a pas de
possibilité de réduire le chômage sans un retour de la dépense " (L. FABIUS sur RTL
le 4 mai à 19h). "Sans dépense
rien n'est possible" (E. BALLADUR sur Europe 1 le 5 mai à 8h).
Il est malheureusement
sûr que lorsqu’on leur reprochera de nous avoir vendu la croissance au
lieu du travail, de nous avoir flattés au lieu de nous réveiller, ils
tenteront à juste titre de nous dire que c’est nous qui le leur demandions,
que c’est nous qui les élisions pour qu’ils nous fassent une vie plus
facile.
A leur procès, où
ils seront évidemment condamnés d’avance comme tous bons boucs émissaires,
ce qui prouvera aux yeux de l’accusateur public leur malfaisance, c’est
que la croissance donne de l’emploi certes mais aussi qu’elle enrichit
l’Etat. L’accusateur public expliquera comment, à ses yeux, ils savaient
et pourquoi, à ses yeux, ils ont laissé monté la dette avec la violence
pour ne pas nous affronter et se faire réélire. Il les pointera du doigt
en leur rappelant que, si une classe politique est au peuple ce que la
poule est à l’œuf, ils se présentaient comme l’élite et devaient réagir
à la facilité et ne pas préférer jouir avec nous dans un monde de plaisir
en laissant à nos enfants le soin de payer nos dettes par leur sueur,
leurs larmes et leur sang .
 
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