|
 
De
Delphes au Colisée, du stade au cirque
Se
déporter" ou "se desporter" voulait dire en ancien français
s'amuser, et avec "conter fleurette" et quelques autres, ces
mots sont partis en Angleterre pour nous revenir sous formes britannisées
de flirt et de sport.
Le sport était cet
amusement, ce jeu dans lequel chaque joueur rentrait en compétition. La
compétition de l'époque, la vraie compétition, le moment de détente pendant
lequel les membres du groupe testaient leurs forces physiques ou mentales
pour mieux cerner ce que chacun pouvait apporter à l'autre. C'était un
constat de différence, à la course, au jeu ou au concours. Un enfant de
10 ans qui faisait la course avec son père, exprimait par-là qu'il voulait
qu'on l'aide à grandir. On se retrouvait à l'origine du mot compétition,
du latin "petere", chercher à obtenir, qui a aussi donné "pétition"
et de "cum", avec, avec les autres. C'est ensemble que dans
le sport on cherchait à obtenir, on cherchait à avancer, à grandir dans
tous les sens de ce mot.
On y trouvait l'honnêteté
qui est harmonie de l'être, l'amitié qui est la profondeur de l'échange
et le courage qui est l'inspirateur de l'action. Heureuse époque où le
sport était clairement un amusement dans lequel on avançait, dans lequel
on se dépassait et dans lequel on cherchait ensemble. Temps béni que celui
où l'honnêteté, l'amitié et le courage étaient les seuls moteurs de cet
amusement que l'on appelait sport. Temps béni mais révolu.
Ce temps est révolu
car deux glissements se sont discrètement produits, rendant tout ambigu.
Le premier est que
nous nous leurrons nous-mêmes en continuant à appeler sport ce qui n'est
souvent plus que spectacle et dans le spectacle nous ne recherchons pas
comme ingrédients essentiels, l'honnêteté, l'amitié et le courage. Ce
qui est important dans un spectacle, c'est de plaire pour faire venir
les spectateurs payants. Un bon spectacle a un scénario, des coups de
théâtre, du suspense, des effets réglés d'avance. L'honnêteté du spectacle
n'est pas le refus du rôle de composition chez l'acteur mais la probité
de l'organisateur qui doit donner au public ce qu'il attend. La seule
vraie malhonnêteté intellectuelle serait de continuer à parler de joueurs
quand il s'agit d'acteurs de talent. L'acteur a bien raison de se préparer
physiquement pour rester performant pendant toute une tournée mais nous
appelons cela dopage dès que nous voulons croire que l'acteur est un sportif.
Il est heureux
qu'un metteur en scène connaisse son spectacle et les moments forts qui
feront réagir le public mais nous appelons cela trucage dès que nous voulons
croire que l'acteur est un sportif. C'est notre aveuglement qui assure
au dopés et aux tricheurs de très beaux lendemains. Seule une vraie autocritique
du public pourrait empêcher leur institutionnalisation. Mais comment demander
une autocritique à quelqu'un que l'on flatte ?
Le second glissement
est sur le mode de paiement du spectacle. Normalement le spectateur donne
de l'argent pour voir un spectacle et, l'argent étant l'énergie sociale
obtenue par échange avec sa propre énergie, il y a échange d'énergie quand
on paie sa place pour assister à un spectacle. Mais dans ce que l'on continue
à appeler le sport deux nouveaux partenaires sont rentrés qui ont complètement
modifié les échanges: les entreprises et la télévision. Deux circuits
se sont mis en place:
Le premier part
des écrans publicitaires. L'entreprise paie la télévision qui impose ses
écrans publicitaires aux téléspectateurs attirés par le spectacle acheté
à la fédération sportive. Ce spectacle est proposé apparemment gratuitement
mais les consommateurs vont payer en allant acheter à la grande surface
les produits de l'entreprise. Tout cela fait de la croissance qui va donner
des emplois aux travailleurs et des rentrées financières pour l'état ce
qui va permettre à la classe politique de montrer aux électeurs combien
elle est efficace. Les téléspectateurs travailleurs consommateurs électeurs
peuvent dormir. La classe médiatico-politique veille!
Le second circuit
est une amélioration du premier dès la prise de conscience que les téléspectateurs
allaient faire pipi pendant les publicités. L'entreprise, baptisée sponsor,
paie directement la fédération sportive pour être présente pendant tout
le spectacle sur les vêtements des acteurs et dans tout le décor. On augmente
évidemment le prix payé par l'entreprise pour que le téléspectateur ne
puisse se soustraire à la vision des publicités, ce qui entraîne la nécessité
absolue d'un consommateur qui achète encore plus, ce qui fait encore plus
de croissance et donc d'après certains, de richesses à se partager. Quel
bonheur!
On
est bien loin de l'honnêteté, de l'amitié et du courage et pendant que
le système nous achète notre regard béat pour mieux nous bercer en nous
prenant pour ce que nous acceptons d'être, le vrai sport se trouve des
petites niches dans lesquelles loin des gradins et du public, l'honnêteté,
l'amitié et le courage continuent à être des vertus cardinalices, des
efforts permanents pour une activité ludique destinée à nous faire avancer.
Ce sont les sports extrêmes, qu'ils soient en l'air, en montagne ou en
mer.
On y retrouve la
rigueur de l'égalité. Il s'agit de chercher sans arrêt ce que l'on peut
donner et recevoir, ce que l'on peut apprendre de l'autre et ce que l'on
peut lui apprendre. L'égalité pousse à se dépasser pour aller vers l'autre
et elle force à se laisser déranger par l'autre, n'importe quel autre
dont on accueille l'égalité. L'égalité est effort permanent sur soi et
se gagne par des combats incessants contre soi-même.
On y retrouve la
simplicité de la vraie compétition qui n'est que le jeu d'un moment sans
jamais être le moteur d'un combat.
Mais cette vraie
égalité, cette interdépendance, est dérangeante pour ceux qui rêvent d'une
société sans efforts, financée par la croissance et organisée par la meilleure
classe politique possible, humble et efficace,....eux! Ceux qui cherchent,
sans aucune chance de succès durable, à nous vendre ce meilleur des mondes,
ont petit à petit tué l'égalité pour la remplacer par l'identité. Nous
sommes devenus à leurs yeux un singulier collectif, composé d'individus
poussés au stéréotype. Nous sommes le public, le consommateur, l'électeur,
le vacancier, le conducteur, le salarié, le joueur, le téléspectateur,
l'usager... Nous sommes poussés à rentrer en douceur dans les moules pré-définis
par ceux qui pensent savoir comment nous rendre heureux, ou plus exactement
calmes.
Malheureusement
pour eux, cette identité est terriblement ennuyeuse. L'identité rabote,
arase, abaisse car nul n'a jamais vu de nivellement réussi par le haut
et, pour éviter que cet ennui ne devienne par trop mortel et ne nous pousse
trop à des réactions d'autodéfense, la compétition a été détournée de
son sens, à la fois pour justifier l'identité et lui donner le sel dont
elle manque.
Nous
avons donné un nouveau sens à la compétition, sens hérité de notre attrait
pour le spectacle des combats qui se terminent sur la défaite ou la mort
d'un des combattants, animal ou humain. Nous nous délectons du spectacle
de la rivalité et de la haine, du vainqueur et du vaincu, du triomphe
et de la gloire du vainqueur avec l'humiliation et la punition du vaincu.
Ces spectacles nous permettent de projeter sans gloire nos médiocrités
sur les combattants et d'évacuer discrètement nos mesquineries rentrées.
Nous allons sous-traiter aux acteurs, les excitations qui manquent à nos
mornes vies. Nous allons porter au Capitole ou jeter à la Roche Tarpéienne,
celui qui nous a permis un instant de nous sentir vraiment fort ou vraiment
faible. Mais cela ne dure qu'un moment et le côté routinier de nos vies
reprend le dessus jusqu'au prochain spectacle que nous préparerons dans
nos têtes dès que le précédent s'y sera affadi, puis oublié.
 
|