Les lieux d'éducation

        En plus de la famille, deux types de lieux paraissent complémentaires et nécessaires à un bon apprentissage de la vie.
         Le premier est ce que l'on appelle collège, lycée, université. Un lieu centré sur l'apprentissage de la connaissance, un lieu nourri d'écoute et de tolérance, un lieu où l'expérience des autres est racontée, qu'elle soit mathématique, philosophique, biologique, géographique, mécanique ou simplement humaine, un lieu où l'action est faible mais où le désir de connaître trouve à s'assouvir, un lieu qui ressemble à nos écoles de campagne et à nos universités du début du siècle. Un professeur d'université à l'époque avait une dizaine d'élèves qui avaient la chance de côtoyer le maître et qui retenaient tout ou partie de ce que le maître exprimait, pour en faire...ce qu'ils voulaient.
         Ces lieux ne sont efficaces que par le désir profond de leurs participants d'apprendre et de ne pas y perdre leur temps. Les perturbateurs en sont gentiment mais fermement exclus.
         Ce premier type de lieu permet à l'enfant, accompagné par des professeurs, de faire croître en lui l'être, l'agir et l'échanger en travaillant la connaissance, la décision et la tolérance, mais il doit être complété par un deuxième lieu, qui fera croître les mêmes qualités mais par un autre chemin, à savoir l'expérience, l'expression et l'efficacité.
         Ce deuxième lieu pourrait s'appeler "lieu de vie". C'est un lieu d'action, un lieu simplifié mais complet, où les connaissances préalables à l'action sont assimilables en peu de temps voire même instinctives, où l'efficacité est capitale , où l'expression se donnera libre cours, et dans lequel le fruit principal sera l'expérience, avec les complexités enrichissantes des conséquences de l'action. Ce lieu nécessitera un accompagnement personnalisé par des entraîneurs non démagogues pour aider l'enfant ou l'adolescent à nourrir son être de son action, pour lui apprendre à prévoir les conséquences éventuellement graves d'actes désordonnés tout en lui laissant, c'est essentiel, le risque à assumer aussi fortement qu'il en désire la responsabilité. Toujours le mot "désir", base de toute éducation, mais avec le couple "responsabilité-risque", base du respect!
         Ces lieux s'appellent le sein de maman, la famille, le camp scout, l'apprentissage chez un patron, le sport... Certains ne restent évidemment pas longtemps d'actualité, comme le sein maternel, d'autres s'affaissent sociologiquement comme la famille et le camp scout; d'autres enfin, comme le sport et l'apprentissage, pâtissent de leur rapport à l'argent.
         Ce sont pourtant des lieux où les échanges ne nécessitent pas d'argent quand ils sont vrais. En effet dans ces écoles de discernement, ces lieux clos, contradictoires, obligés, le don de soi et l'accueil de l'autre ne doivent pas être substitués par l'argent car l'argent évite l'effort, ce qui est la négation du lieu de vie.
         Le vrai apprentissage se meurt et des Maîtres vont décéder sans avoir transmis leur savoir car eux seuls se souviennent encore qu'il faut 3 ans de rabot à la main, avant d'aller plus loin en menuiserie, et que le seul paiement possible est la fierté d'avancer et le plaisir de voir fabriquer de belles choses autour de soi.
         Il faut aussi être attentif aux lieux de vie médiocres, ceux dans lesquels l'enfant n'a pas réellement la responsabilité, c'est-à-dire le risque. Ainsi le scoutisme a décliné chez les adolescents de 16-17 ans parce que les adultes qui devaient l'entraîner sont devenus plus sensibles à ce que pensaient les différents pouvoirs médiatiques, gérontocratiques, religieux, politiques, qu'à ce que ressentaient les adolescents. Au lieu de faire le double effort d'écouter et de convaincre ceux pour qui ils étaient là, ils ont glissé vers deux types de déviations.
         La première a consisté à faire rentrer les adolescents dans le monde adulte en utilisant leur désir d'être utile mais sans réaliser que leur faire construire un pont sur lequel des véhicules passeront, entraîne la nécessité d'adultes assumant le risque d'un effondrement mortel. Par conséquent c'est leur retirer à eux, les adolescents, le risque donc la responsabilité de leurs actes. Ces actions, trop compliquées, nécessitant trop de connaissances, voire même des autorisations inaccessibles avant un certain âge, ne sont pas des lieux de vie où ils sont responsables mais simplement un travail manuel sain et utile. S'ils en espéraient plus, les adolescents tomberont vite dans la déception et la fuite.
         La seconde déviation a consisté à rester dans des lieux simplifiés, mais souvent pour y faire vivre aux adolescents des traditions imposées par des adultes. Si la liberté est être esclave de ses propres choix, l'être des choix des autres reste de l'esclavage! C'est la seule vraie différence entre un monastère et une prison et rares sont les camps scouts où les éducateurs restent à leur place de conseil et d'accompagnateur et où les adolescents, sur des connaissances relativement simples, peuvent prendre en main eux-mêmes, avec responsabilité, risque et conseils, la totalité des 24 heures de leurs journées.Ce qui est vrai pour le scoutisme l'est aussi pour l'apprentissage. Notre société manque cruellement de cet équilibre entre famille, école et lieu de vie, entre parents, entraîneurs et professeurs.
         Seuls ceux qui auront la chance d'avoir une famille structurée y auront accès, de même que ceux, peu nombreux, qui trouveront par chance, l'un de ces très rares lieux où leur soif de vivre et leur besoin de responsabilité leur fera découvrir le risque et ses dangers, puis le risque calculé donc la nécessité des connaissances. Les autres vivront la trilogie - ensemble de trois tragédies sur un même thème - soumission, révolte ou fuite.
         On ne résoudra les problèmes des banlieues ou de la drogue, que par l'implantation de lieux de vie, peu riches, vrais, simples, à la taille de leurs participants, mais accompagnés d'entraîneurs eux-mêmes debout, respectueux et respectables.
         Un vrai lieu de vie ne se raconte pas car il ne s'y passe pas grand chose vue de loin. A la question "qu'y faites vous?", l'adolescent qui ne sait pas répondre simplement "je grandis", est écartelé entre la force de ce qu'il vit, la faiblesse des mots pour le dire et le décalage avec ceux qui posent la question. Généralement il marmonne ou s'agace. Essayons d'en parler pour lui. Autour d'un but, souvent ludique, les adolescents découvrent, à leur niveau, les problèmes concrets de la vie. Après avoir appris les quelques connaissances nécessaires à la subsistance, ils s'affrontent à toutes sortes de choix dans les domaines législatif, exécutif, judiciaire, individuel et collectif, sociologique et psychologique. Ils agissent, ils réfléchissent, ils échangent; Ils réagissent. Ils découvrent que pour avancer on ne peut s'abstenir, qu'une décision a des conséquences qui ne sont jamais toutes positives ou toutes négatives et que si le but doit être atteint, ce sont des myriades de petits problèmes qui devront être résolus, par eux-mêmes, au mieux ou au moins mal. Ils prennent conscience par l'action des réalités concrètes et terminent souvent leurs journées fatigués et heureux, conscients des efforts à faire le lendemain, à mille lieues de la frime des jours d'ennui.
         L'école et le lieu de vie sont deux lieux d'éducation qui sont indispensables, complémentaires et qui s'appellent l'un l'autre. Ils sont comme les deux orifices d'une prise de courant, une différence de potentiel extrêmement créative si l'on sait fabriquer la lampe qui va canaliser tous ces désirs de vivre. Mais vouloir les mélanger, vouloir confondre le professeur et l'entraîneur, c'est sans doute tenter d'allumer une lampe en reliant les deux pôles de la prise de courant. Cela n'a jamais donné que des courts-circuits.