Réflexion sur un triangle

 

         Etre, agir et échanger. Echanger vrai, nourri par la perception, être vrai, nourri par le discernement, agir vrai, nourri par la volonté, se constater du niveau du plus mauvais des trois, voilà la structure de ce triangle. Il est par définition équilatéral quand il est vrai et nous sommes du niveau du plus mauvais des trois.Chaque sommet est à la fois nourri par les deux autres et nourriture pour les deux autres. L'être apporte la décision à l'action et l'expression à l'échange. Il est nourri par la connaissance qui vient de l'échange et par l'expérience qui vient de l'action. L'action apporte la tolérance à l'échange et l'expérience à l'être. Elle est nourrie par la décision qui vient de l'être et par l'efficacité qui vient de l'échange. L'échange apporte la connaissance à l'être et l'efficacité à l'action. Il est nourri par la tolérance qui vient de l'action et par l'expression qui vient de l'être.

 

         Les trois grandes qualités de la vie, la perception, le discernement et la volonté nourrissent les trois sommets de ce triangle. La perception enrichit l'échange, le discernement construit l'être et la volonté concrétise l'action. Ces 3 qualités augmentent en nous quand nous les utilisons; elles faiblissent aussi malheureusement lorsque nous les délaissons. Rien n'est fixe! Tout bouge! Echanger c'est s'enrichir au contact de l'autre, par rue, par école, par rencontre, par télévision, par université, par livre, par amour ou par douleur partagée. Etre c'est jardiner ce qui est en soi, travailler à l'accomplissement de ses potentialités. Agir c'est...passer à l'acte. La vie nous apprend que, sans arrêt, notre triangle se déforme. Dès qu'un sommet faiblit, nous régressons. Quand il progresse, nous devons veiller à la progression des deux autres pour réellement avancer.

         Faiblesse de l'échange: l'activiste.

         Nous sommes un activiste dès que l'autre commence à nous être indifférent, surtout s'il est terriblement autre! Nous en perdons l'expression et la tolérance à son égard, et nous ne nous enrichissons plus de ce qu'il pourrait nous apporter de connaissance et d'efficacité. Nous faiblissons et notre perception baisse. Nous nous répétons pour nous conforter que nous savons tout et que nous faisons bien, mais... nous régressons.

         Faiblesse de l'être: le mouton.

         Nous sommes un mouton dès que nous ne prenons plus le temps de faire le point sur nous-mêmes. Tout ce que nous avons emmagasiné de connaissance et d'expérience ne nous nourrit plus. Nous devenons incapable de nous exprimer clairement et de décider vraiment. Nous faiblissons et notre discernement baisse. Nous avons beau, en nous fuyant nous-mêmes, souhaiter que l'on nous écoute et qu'on nous laisse faire nos preuves...nous régressons.

         Faiblesse de l'action: le phraseur.

         Nous sommes un phraseur dès que nous n'arrivons plus à passer à l'acte. Nos décisions deviennent des bonnes intentions et notre efficacité tourne au dérisoire. Notre tolérance s'émousse et plus rien ne nous arrive. Nous faiblissons et notre volonté baisse. Nous allons tenter de faire croire qu'il nous est arrivé des tas de choses et que notre hauteur de vue est imprenable, mais...nous régressons.
         Ces faiblesses d'un seul sommet, que la société peut appeler névroses lorsqu'elles sont en phase aiguë, nous habitent tous. Si deux sommets faiblissent nous nous rapprochons de ce que la société appelle la folie, simplement parce qu'elle ne comprend plus et qu'un psychiatre dénommera psychose : l'autiste se replie sur l'être, le maniaque sur l'agir et le délirant sur l'échange.
         Nous hésitons à regarder en face notre médiocrité et nos trois névroses. Et devant la faiblesse d'un sommet de notre triangle nous renonçons souvent à le nourrir. Nous préférons donner aux autres l'illusion de notre force en espérant la puiser dans leur regards. Nous cherchons par la parole, bien évidemment en vain, à faire croire par exemple à notre efficacité et à notre connaissance alors qu'en travaillant notre expression et notre tolérance nous pourrions enfin avoir les échanges vrais qui nous apporteraient de surcroît la connaissance et l'efficacité.
         L'adolescent qui se fond dans la masse de ses semblables, qui sent que son côté mouton est en fait un mal à être, au lieu de travailler sa connaissance et son expérience va faire croire à sa capacité de décision et d'expression en prônant les Assemblées Générales et le théâtre ou la vidéo. Dans la discussion du café du commerce, l'activiste, au lieu de faire les deux efforts d'expression et de tolérance va surtout parler de ses connaissances et de son efficacité, de ce qu'il sait et de ce qu'il a fait.... ou de l'apparence de tout cela. Le phraseur va disserter sur son expérience et sa tolérance, et il sera bon de ne pas y aller voir de trop près car on y verrait la faiblesse de la décision et de l'efficacité. Trois apparences, trois névroses qui sont par moments en chacun d'entre nous.
         En revanche, travailler notre tolérance, notre expression et notre perception quand nous nous sentons seul, c'est aller vers l'amour. Augmenter nos décisions, notre efficacité et notre volonté quand nous nous sentons inutile, c'est travailler notre courage. Affiner nos connaissances, nos expériences et notre discernement quand nous nous sentons perdu, c'est redécouvrir l'honnête homme qui est en nous. Ces mots d'honnêteté, de courage et d'amour, omniprésents dans les livres de sagesse ou les livres sacrés, et que nous avons tendance à oublier.
         Nous avons tous des moments dans nos vies où nous avons du mal à faire le point....ou de la difficulté à passer à l'action....ou de la peine à communiquer. Il nous faut savoir par où nous reprendre. Nous découvrons à l'inverse, dans certains moments privilégiés de notre vie, que les harmonieux mélanges de la perception, du discernement et de la volonté, de l'être, de l'agir et de l'échanger se traduisent naturellement par un nouveau mélange de compétence, d'engagement et de doute, qui mène à ce que certains appellent la réussite, d'autres la responsabilité, et qui, pour le moins, pourra nous permettre de rester debout le jour où notre intelligence collective n'arrivera plus à reporter les problèmes et devra...les affronter. Peut-être cet alliage s'appelle-t-il responsabilité, et y découvrirons-nous le chemin menant à la liberté puis au bonheur.
         Il est intéressant de remarquer que, dans le triangle Etre, Agir et Echanger, les flèches peuvent s'organiser et que deux circuits sont possibles. Dans le sens des aiguilles d'une montr
e, l'action apporte l'expérience à l'être, qui lui-même offre l'expression à l'échange, qui à son tour nourrit l'action par l'efficacité.

         On se donne, pour, un jour, se retrouver construit.

        Dans le sens inverse, l'action apporte la tolérance à l'échange qui lui-même offre la connaissance à l'être qui à son tour nourrit l'action par la décision.

         On se construit, pour, un jour, être prêt à se donner.

 

         On retrouve là, deux types de personnalités de départ, un peu comme il y a des droitiers et des gauchers. Certes, au bout du compte, chaque qualité trouve sa place, mais il reste, assez profondément, une différence entre ceux qui naturellement se donnent pour se construire et ceux qui se construisent pour se donner. Il est tout à fait évident qu'au bout du compte il nous faut nous construire et nous donner, nous donner et nous construire, mais pour y réussir il est sans doute intéressant de remarquer que le chemin est plus naturel de telle façon pour certains, de telle autre pour d'autres.
         Certains d'entre nous se donnent pour se construire et débutent assez longuement leur vie sur l'expérience, l'expression et l'efficacité. C'est évidemment le cas de tous les bébés, mais certains d'entre nous ont du mal à travailler la décision, la tolérance et la connaissance.
         Ils compensent la difficulté à décider par les deux flèches inverses de l'expression et de l'efficacité, et une efficacité exprimée ressemble à une décision.
         Ils pallient le manque de tolérance par la superposition de l'expérience et de l'expression et ce sont les nombreux échecs avant de réussir à faire passer un message qui les contraignent à la tolérance.
         Ils remplacent la faiblesse des connaissances par l'expérience et l'efficacité, par la réussite de ce que ils entreprennent.
         Le système scolaire et universitaire n'est pas conçu pour ceux-là, ils y sont atypiques, mal à l'aise et on les oriente souvent vers l'apprentissage, en le considérant au fond comme un échec qui ne leur permettra d'ailleurs quasiment jamais de revenir vers les élites sociales. Une minorité d'entre eux réussira, par hasard ou par double effort, à glaner des diplômes, et ils garderont toujours une certaine distance vis à vis de ces reconnaissances sociales.
         L'éducation nationale est plus faite pour ceux qui, assez vite, se construisent pour se donner, se fondant sur la connaissance, la décision et la tolérance.
         Ceux-là vont compenser leur faible expérience par la somme de la connaissance et de la tolérance.
         Etre ouvert à ce qu'ont vécu les autres ressemble à de l'expérience et peut s'apprendre en classe.
         Ils vont chercher leur efficacité dans la superposition de la connaissance et de la décision. Décider de faire ce que l'on sait est souvent efficace.
         Quant à l'expression, peu favorisée en système scolaire et universitaire, il n'est pas aisé de comprendre comment elle peut être remplacée par la décision et la tolérance. Et pourtant! Une personne peu encline aux discours qui se met à agir, seule, tout en restant terriblement attentive à celui ou à celle vers qui elle veut délivrer un message....voit son message passer!
         C'est tout ce travail qui va nous aider, chacun à notre rythme, à découvrir en nous la responsabilité dans ses trois composantes de la compétence, de l'engagement et du doute.
         Compétence, en alliant l'observation précise des faits et la distance nécessaire à toute synthèse, en redécouvrant ce que sont les équilibres stables et instables. Rien de durable ne se fait en équilibre instable.
         Engagement, en prenant le risque d'être soi, de proposer la grille de lecture de sa cohérence personnelle, c'est à dire de ce mélange de forces et de faiblesses, d'intelligence et de médiocrité, que nous sommes incapables de séparer nous-mêmes. Cet engagement doit se faire avec amour si nous ne voulons point être haï, avec respect si nous ne voulons pas être méprisé, mais avec détermination.
         Risquer d'être soi c'est s'engager, en sachant par avance que l'on va être excessif, pour déranger ce qui est établi, tout en espérant rester accueillant à la critique.
         Doute, en ne se laissant pas sécuriser par les certitudes qui classent dans le faux toute idée différente, avec comme seul horizon de la combattre ou de la soigner mais au contraire, en laissant croître en soi les convictions, qui ont la même force interne mais laissent place à une écoute véritable.