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Les
rouages de l'aveuglement : confiance, croissance, croyance
L’Etat
dépense chaque année 200 milliards de francs de plus qu’il
ne rentre par l’impôt. cela fait chaque année une dette supplémentaire
de 3.500 francs par français, enfants, vieillards et handicapés
compris. On appelle cela le déficit budgétaire et tout le
monde s’accorde à devoir le limiter sans pour autant proposer de
le supprimer. Le remboursement de cette dette ne pourra se faire que par
de nouveaux impôts, un arrêt de la distribution sociale (retraite,
RMI, assurances maladie ou chômage), ou le bouleversement du système
par la grande violence. Il est frappant de constater l’unanimité
avec laquelle la classe politique regarde ailleurs quand il s’agit d’affronter
le problème du remboursement de la dette. Chacun décline
sempiternellement à sa manière la phrase à deux étages :
" Je ne suis pas économiste mais… " avec son
complément : " La croissance, qui est augmentation
de nos richesses, nous aidera à résoudre le problème ".
Demander une explication de cette phrase génère systématiquement
l’agacement puisque personne ne la comprend et que tout le monde a intérêt
à la trouver évidente.
Dans la pratique,
pour avoir les liquidités permettant ce déficit budgétaire,
l’Etat emprunte chaque année davantage, et le simple paiement des
intérêts de la dette devient le deuxième poste budgétaire
de la nation.
A cet égard
il faut savoir que les règles édictées par le FMI
et par la Banque Mondiale et ratifiées par les accords interbanques
de Zurich, stipulent qu’un prêt dont les intérêts ne
sont pas payés change de catégorie. L’emprunteur qui ne
paie pas au moins les intérêts devient un mauvais payeur
et perd la qualité d’emprunteur possible. Toute banque est alors
obligée de provisionner (passer en perte) les prêts qu’elle
a consentis. Plus les emprunts sont importants, plus les banques, craignant
de devoir supprimer de leur actif une créance importante, prêtent
à nouveau pour que leur client puisse payer au moins les intérêts.
De temps en temps le système, pour sa propre crédibilité
s’accorde une soupape de sécurité et fait passer, pour un
temps, un pays comme le Mexique dans les mauvais payeurs à qui
l’on ne prête plus officiellement.
Cette bouffée
de vertu systématiquement médiatisée permet de continuer
à prêter à l’immense majorité des pays comme
la Russie par exemple, l’argent dont ils ont besoin pour payer les intérêts
de leur dette et donc être présentables pour le prochain
emprunt indispensable à leur croissance.
Ce qu’avec un peu
de distance, on est obligé de considérer comme un jeu, assèchent
bien évidemment les caisses du FMI et de la Banque mondiale qui
par conséquent crient famine auprès des Etats pour qu’ils
financent leur générosité. Les Etats bien sûr
acquiescent mais ne donnent pas l’argent qu’ils n’ont pas, sauf à
faire marcher la planche à billets, ce que le FMI et la Banque
Mondiale réprouveraient vertement et instantanément.
En fait, les banques
prêtent de l’argent qu’elles ne détiennent pas avec la garantie
des Etats, de la Banque Mondiale et du FMI. Elles distribuent aussi, apparemment
sans risque, l’argent déposé chez elles par les épargnants
qui continuent à faire confiance à tout ce qui est gros.
Le mot est lâché !
Confiance ! Tout le système est fondé sur la confiance
dans les Etats, les banques, dans les organismes internationaux, dans
tout ce qui est imposant, voire lourd. Cela entraîne les concentrations
perpétuelles pour que la confiance permette de lever l’argent nécessaire
pour atteindre demain, pour nous acheter la croissance qui nous permet
de rêver.
En fait et sans
être capable de se le formuler, chacun compte sur les générations
futures pour retrouver l’équilibre stable.
Notre faiblesse
à affronter nos problèmes nous pousse à compter sur
nos enfants pour trouver des réponses aux questions que notre recherche
de plaisirs sans efforts pose. C’est le "Après moi le déluge"
de Louis XV ou la réponse de Keynes à la question : " Mais
votre système, à long terme, ça donne quoi ? ".
Trop peu de gens savent que la réponse du mentor de l’économie
actuelle fut : " A long terme, nous serons tous morts ".
Comme tout ce qui
ne peut se défendre par la raison, la croissance qui aurait des
fruits à se partager devient pensée unique sécurisante.
Nous nous appuyons tous sur la croissance qui augmente naturellement nos
richesses pour résoudre tous nos problèmes par des plans
à deux, cinq ou dix ans. Dans cette thèse, chacun prend
sa place et trouve son intérêt à faire la promotion
de cette croissance.
L’Etat qui s’enrichit
sur le mouvement observe ses caisses se remplir et ne va pas dénoncer
ce qui est pour lui la manne. Quand l’aveuglement devient trop criard,
on voit des paupières s’entrouvrir avant de se refermer pesamment
comme dans le cas du naufrage de l’Erika ou des deux grandes tempêtes
de décembre 1999. L’Etat s’était fait une " cagnotte "
sur ces deux drames grâce à la croissance qu’ils avaient
générée. Que ces deux catastrophes fassent de la
croissance, dogmatiquement bénéfique, a failli en réveiller
certains.
Le patronat ne peut
dire que les entreprises vont mal sans casser le phénomène
indispensable pour lui de la montée de la Bourse qui, à
la fois, lève l’argent nécessaire à l’achat de la
croissance et va permettre, à terme, la destruction de cet argent.
Le MEDEF jongle avec habileté entre le " ça va
mal et nous ne pouvons payer les 35 heures " et le " ça
va bien, achetez nos actions et nos obligations ", entre le
" ça va mal, il faut remonter l’âge de la retraite
et nous sommes obligés de licencier pour nous préparer à
la guerre de demain " et le " ça va bien, nous
faisons des bénéfices et vous pouvez investir votre argent
dans notre capital ". Il se prépare déjà
à nous dire le moment venu : " Nous vous l’avions
bien dit ". L’intelligence au service du funambulisme !
La réalité est que cela va très mal mais qu’il faut
faire croire le contraire pour aspirer l’argent des investisseurs et des
épargnants, indispensable à la croissance, sans pourtant
leur faire peur.
Les syndicats répètent
que leur rôle n’est pas de faire de la politique ni de s’occuper
de la marche globale de la cité mais qu’ils doivent obtenir pour
leurs adhérents actuels et futurs la part la plus importante possible
du gâteau. Comment attendre d’eux qu’ils nous aident à comprendre
qu’il n’y a pas de gâteau. Le dynamisme au service du conservatisme !
Comment réussir des grèves si les Français ne croient
plus à une France naturellement et miraculeusement de plus en plus
riche.
Les médias
trouvent difficilement en eux le courage qui leur permettrait de nous
dire : " Réveillez-vous, vous vous appauvrissez,
la croissance n’est qu’un mythe, un hologramme construit par l’emprunt ".
Les hommes des médias préfèrent justifier leur vie
facile par la facilité supposée de la vie. Un nouveau clergé
au service de lui-même !
Et pendant ce temps-là,
l’emprunt monte avec la croissance et notre capacité à rêver.
L’Américain
de l’année d’après Times Magazine, le jeune patron d’Amazon
n’est riche à milliards que de la valeur en bourse des actions
de son entreprise qui n’arrête pas de perdre de l’argent. Ce jeune
homme, provisoirement adulé, fonde tout, comme les boursiers, sur
le prix imbécile que paieront les grosses entreprises avec l’argent
des banques le jour où le besoin de parts de marché pour
consolider la confiance et leur survie sera tel qu’elles devront en acheter
à tout prix pour mourir un peu plus tard et en tout cas après
le concurrent.
Toute l’économie
est fondée sur la croyance collective en un futur que chacun individuellement
redoute sans s’expliquer clairement pourquoi.
Les systèmes
d’endormissement et d’anesthésie se mettent en place avec leurs
conséquences de report systématique des problèmes.
Si les richesses
augmentent aussi naturellement qu’ils veulent bien tous nous le faire
croire, si nous, qui tentons de souffler que la richesse n’est qu’un regard,
ne sommes que des Cassandre lassants et peu constructifs, alors on arrive
en douceur à la question lancée par l’Ecole de Paris : " Des
Français de plus en plus pauvres dans une France de plus en plus
riche ! ". En un instant, on bascule dans la recherche
des méchants qui gardent pour eux les richesses généreusement
distribuées par la croissance et que tout un chacun ne retrouve
pas dans son placard. On comprend d’un coup les grèves de fonctionnaires.
On prend tout droit le chemin de L’horreur économique, ce
livre dans lequel Viviane Forrester confondait la montée des Bourses
avec la richesse des entreprises et qui a tellement plu en désignant
les multinationales comme accapareurs de la richesse. Confondre la montée
de la bourse et la richesse des entreprises, c’est accepter l’hypothèse
de la sagesse des boursiers, alors qu’ils ne raisonnent qu’à court
terme comme nos dirigeants.
Le dogme comptable
de la pérennité, inscrit à la première page
de tous les bilans comme une hypothèse clairement posée
mais tout aussi clairement cachée à la compréhension
publique, fondant tous les chiffres fournis sur l’hypothèse que
demain sera aussi rose qu’aujourd’hui, permet de sortir des bénéfices
apparents, légaux et importants, moteurs du financement de l’Etat,
de la quête de capitaux des entreprises, et des revendications des
syndicats.
Or nous savons tous
que demain ne sera pas si rose. La réalité est que les entreprises
pour survivre ont besoin de devenir de plus en plus grosses, et les multinationales
perdent de plus en plus d’argent en ne faisant souvent leurs bénéfices
apparents que grâce aux spéculations de leurs trésoriers.
Elles ne peuvent tenir que par la confiance et l’augmentation des parts
de marchés. Ces parts de marchés doivent être toujours
plus importantes pour sécuriser les prêteurs de deniers que
sont les banques et les futurs retraités représentés
par les caisses de retraite et les fonds de pension. C’est là que
l’on frémit sur la confiance en ce système, pourtant systématiquement,
et d’une façon récurrente, mis à néant par
les guerres.
Les entreprises
vont mal mais doivent continuer à faire croire que tout va bien.
Leurs dirigeants utilisent pour cela notre désir profond de ne
pas être dérangé. En fait, nous sommes tous les gendres
de Loth. Comme toujours, nous préférons dire que tout va
s’arranger, que le seul vrai problème est la précision des
ajustements nécessaires. L’Histoire nous apprend pourtant que,
quand la violence impose sa solution, les peuples se retournent contre
leurs dirigeants et les sacrifient en boucs émissaires nécessaires.
Cela étant
écrit, nous avons la classe politique que nous méritons,
les fonctionnaires que nous méritons, les entreprises que nous
méritons, les syndicats que nous méritons, les médias
que nous méritons.
En un temps où
l’avis majoritaire est réputé le bon même s’il n’est
fondé que sur la peur, la haine ou la paresse au risque de tuer
la démocratie, nous sommes sans doute habilités à
nous regarder dans la glace et à nous poser des questions sur les
rouages de notre propre aveuglement.
 
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