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Les éducateurs
Parents,
étudiants ou retraités, bénévoles ou professionnels,
ils doivent s’aimer suffisamment pour aimer les autres et savoir, à
l’avance, qu’ils sont provisoires. Ce dernier point est essentiel car la relation
avec l’adolescent s’arrêtera d’autant plus brutalement qu’elle aura
été profonde. Elle cessera sans préavis, le jour où
l’enfant aura besoin d’autre chose. Les remerciements viendront, mais quasiment
jamais à ce moment là. Ils viendront beaucoup plus tard, souvent
des années plus tard. Il est important de le savoir car le deuil à
faire nécessite peut-être plus de force interne que l’action
qui l’a précédé. Il n’est jamais facile pour un être
humain d’accepter qu’un deuil soit bon. Et là, il l’est. Un éducateur
ne s’accroche pas, il est à disposition. Mais sa disponibilité
doit déranger, recadrer, orienter vers les efforts à faire pour
que l’enfant aille vers son but.
"Conduire un enfant
vers demain " (Y. Dutheil) et le conduire vers lui-même. On
peut imaginer une montagne qui sera sa vie et que personne ne voit bien, et
surtout pas lui-même, toute masquée qu’elle est par les nuages,
avec encore des collines embrumées entre lui et elle, sans y voir suffisamment
clair pour même être sûr de la bonne colline pour y arriver.
Ceux qui s’asseyent en attendant que la montagne se dégage risquent
fort d’attendre très longtemps et d’avoir définitivement pris
l’habitude d’être assis. D’autres vont prendre un chemin qui descend
mais qui les éloignera de leur propre montagne et de la meilleure partie
d’eux-mêmes. Un bon éducateur aidera l’enfant à se mettre
en mouvement, vaguement dans la bonne direction, sur le sentier qu’il se sera
choisi. L’important est d’avancer, d’apprendre à marcher, de vivre
les joies de l’effort réussi, de transformer les échecs en expérience
qui aidera les choix futurs. Dans le même temps, se rapprocher des collines
permet de mieux voir et de rectifier son sentier.
L’éducateur
aidera l’enfant à suivre son désir sans le confondre avec son
plaisir. Il pourra lui expliquer que le plaisir est comme la partie plate
des marches d’un escalier, que ce sont des moments fantastiques mais qui ne
sont pas en eux-mêmes des moments de progrès. Il le mettra en
garde à la fois contre le rejet du plaisir, car on dérape sur
un pente trop lisse, et conte l’évasion dans le plaisir car il n’y
a pas un escalier à une seule marche horizontale. Il ne choisira pas
pour lui mais l’aidera à découvrir, ou même lui donnera,
les éléments de ses choix et de ses sentiers. A-t-il envie d’agir ?
Un lieu de vie doit l’attendre. A-t-il envie d’apprendre ? La question
suivante est apprendre quoi ? Et, après avoir répondu,
le faire. Certains enfants et adolescents pourront mener de front lieu de
vie et lieu d’apprentissage, d’autres vivront l’un puis l’autre, ou l’autre
puis l’un. D’autres encore chemineront de l’un à l’autre en changeant
peut-être souvent.
Le désir est
base de tout. L’éducateur doit le transformer en désir d’effort,
mais l’enfant doit pouvoir choisir, suivant les moments, l’effort de vivre
ou l’effort d’apprendre. Mais prenons garde à ne pas casser le goût
de l’effort d’apprendre la mathématique en obligeant l’adolescent à
apprendre en même temps le piano contre son gré. Lui imposer
des efforts qu’il ne comprend pas, c’est comme parler de liberté dans
une prison, cela ne passe pas, cela ne marche pas !
Toute action engendre
l’expérience, l’ouverture aux autres et le désir d’apprendre.
Tout échange génère une efficacité, des connaissances
et le désir d’agir. Tout l’art de l’éducation consiste à
faire tourner les moteurs du désir au maximum et à les alimenter
par la joie de l’effort décidé par soi et réussi. Nos
structures éducatives y sont peu adaptées.
L’absence du désir
d’avancer est révélateur d’un blocage qu’il faut savoir comprendre
et non combattre. Il vient, la plupart du temps, de la très grande
difficulté qu’a le grand enfant, et surtout l’adolescent, à
superposer ces deux vérités de base, évidentes à
ses yeux : il est le meilleur, poussé aux plus hautes destinées,
et, il est un raté, inapte à l’effort qu’il sait pourtant indispensable.
Trop de parents ou
d’éducateurs ont du mal à comprendre cette dichotomie constituante
de l’adolescence, et compliquent le problème en cherchant à
rétablir ce qu’ils croient être l’équilibre. Ils vont
rabattre le caquet de l’enfant lorsqu’il exprimera, généralement
mal, ses folles prétentions, au lieu de l’aider à discerner
les efforts nécessaires à sa réussite et surtout à
ce qu’il fasse, lui-même, le lien entre son désir de grandeur
et le premier effort immédiat à faire. Ils vont aussi à
l’inverse, au risque de l’infantiliser, ce qu’il déteste, le conforter
de bonnes paroles quand ils verront, s’ils le voient, sa déprime au
lieu de comprendre qu’elle vient d’un échec mal digéré
et que l’échec est source d’angoisse qui paralyse. Il faut savoir souffrir
avec lui et prendre au sérieux un échec dès l’instant
où il est important à ses yeux. L’angoisse est le mal, elle
cherche des coupables que l’on trouvera inconsciemment à l’extérieur
dans la haine, ou en soi-même, ce qui cassera le désir, moteur
de tout. L’angoisse pousse l’adolescent à se fuir lui-même, à
s’évader dans la foule, les décibels ou la drogue, ou à
se refermer sur lui-même dans une sorte de tombe où " l’œil
était dans la tombe et regardait Caïn ". Inconsciemment
il sait encore que la responsabilité et le risque sont les deux facettes
d’une même réalité et son rêve de responsabilité
est lié au fait d’assumer les risques. S’il se sent coupable, la sanction
est libératoire ; son absence induira la pire des auto-punitions,
l’angoisse et ses suites habituelles. Il était triste d’entendre sur
une radio ces parents se lamentant sur le suicide de leur fils de 14 ans qui
s’était fait prendre en train de voler dans un supermarché,
et justifiant leur incompréhension par un " et pourtant,
on ne l’a jamais puni ! ". L’adolescence n’est pas naturellement
l’âge de la mesure. Il faut savoir punir pour éviter des auto-punitions
dramatiques, toutes synonymes plus ou moins clair de suicide, comme la drogue,
l’angoisse, la révolte et la haine de ce que l’on aime. Mais l’arme
est ambiguë et à double tranchant.
Si la punition est
vengeance de l’adulte, elle est odieuse. L’employé brimé dans
son travail qui se venge sur sa femme en rentrant, qui elle-même se
vengent sur les enfants qui se vengeront sur le plancher en tapant du pied,
est une caricature de tranches de vie réelles. Si la punition sert
à permettre à l’adulte de retrouver son calme dérangé,
elle est défoulatoire et non éducative. Ces punitions-là
ne montrent que la faiblesse de leurs auteurs et cette faiblesse, pour être
compréhensible, n’en est pas pour autant acceptable. En revanche, une
punition qui prend sa source dans le sentiment angoissant d’une culpabilité
dont l’enfant, ou l’adolescent, n’arrive pas à sortir, si l’enfant
a, et exclusivement s’il a, ce sentiment, une punition libératrice,
inconsciemment puis consciemment désirée, permet à l’enfant
de tourner une page sur laquelle il risque de se bloquer.
Dans les premières
années de la vie, pendant lesquelles les parents impriment chez l’enfant
leur notion du bien et du mal, une petite tape sur les mains suffit à
donner un semblant de moment de non-amour, vite terminé par des effusions
de tendresse. Mais très vite, l’enfant puis l’adolescent, a en lui
ce qu’il croit bien et ce qu’il croit mal et ce n’est que de la discussion
et de l’enfant lui-même, que peut venir la décision de punition.
Elle sera ce qu’il croit adapté, nécessairement courte, désagréable
et non dangereuse, en éliminant les actes normaux de la vie quotidienne
comme descendre les poubelles ou sortir le chien, car faire l’effort de participer
ne peut pas être du registre de la punition.
A l’adolescence, les
notions de bien et de mal précédemment apprises s’enchevêtrent
souvent, la culpabilité devient angoisse et seule une discussion respectueuse
mais acérée aidera l’adolescent à sortir de l’angoisse
irraisonnée pour revenir vers sa culpabilité suivant ses propres
valeurs naissantes. Lorsqu’il aura réalisé là où
il a tort à ses propres yeux, alors, et alors seulement, une éventuelle
sanction pourra être libératrice. Ces discussions doivent à
tout instant éviter les trois dérapages mortels de la soumission,
de la révolte ou de la fuite, figures dans lesquelles les adolescents
sont souvent de véritables artistes. Les parents ne sont pas les mieux
placés pour ces discussions, ils sont trop vulnérables. Leur
proximité donnera à l’adolescent tous arguments pour fuir dans
le " et toi ? ", ce qui est une bonne question mais
hors sujet.
La sanction est utile
tant qu’elle suffit à libérer de l’angoisse. L’âge à
partir duquel conscience sera prise que seule la vie sanctionne vraiment et
que l’on ne peut se libérer de l’angoisse que par une avancée
globale personnelle, marquera la fin du temps éducatif. Force est de
constater qu’il s’allonge et que ce ne sont pas les " majeurs "
de 18 ans qui, au fond d’eux-mêmes, me démentiront.
 
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