Le référent et le quotidien

         Un groupe a toujours une raison d’être, une loi plus ou moins explicite qui lui donne sa cohésion, un roc auquel on se réfère et qui éclaire au quotidien l’échange des êtres, l’apport par chacun de sa personnalité, le don de soi et l’accueil des autres. Mais cette raison d’être du groupe, ce référent, se confond trop facilement avec son utilisation, son application quotidienne alors qu’il ne devrait que se superposer. Il n’est probablement pas bon de mélanger la loi et son vécu, l’externe et l’interne, le référent et le quotidien. Cette confusion rend souvent provisoire ce qui ne demanderait qu’à durer.
          Dans les cellules familiales de notre civilisation judéo-chrétienne le référent a souvent été de la responsabilité de l’homme, celui qui dit la loi, pendant que la femme était responsable de la pratique du quotidien. L’homme pouvait partir aux croisades, faire le tour du monde en navire de guerre ou de commerce, la femme veillait au grain et gérait le quotidien. Chauffeur-routier, représentant de commerce ou marin pêcheur, ces professions longtemps réservées aux hommes n’empêchaient pas leur loi d’être présente à la maison. Le " tu vas voir quand ton père rentrera " véhiculait infiniment plus qu’une menace dérisoire. Aujourd’hui l’uniformité de l’identité des sexes, prend acte de l’affaiblissement du référent et du partage d’un quotidien sans perspectives.
          Au niveau de notre société, un pape disait le 11 novembre 1948 : " il fut un temps où l’Europe formait dans son unité un tout compact ; elle accomplissait, par cette union, de grandes choses. Or l’âme de cette unité était la religion, qui imprégnait à fond toute la société chrétienne ". Cette définition du bien et du mal, cette loi médiévale, a été bousculée par les grandes découvertes, puis s’est affadie au XVIIème siècle et s’est faite renversée au XVIIIème et au XIXème siècles. La Révolution française a tenté de lui substituer Liberté, Egalité, Fraternité mais alors que ces trois beaux mots sont trois programmes d’efforts sur soi, ils se sont décomposés en trois médiocrités cachées derrière trois pancartes/
          La Liberté, c’est-à-dire être esclave de ses propres choix par la capacité de faire le deuil de ce à quoi l’on a volontairement renoncé, s’est décomposée en civilisation de la fuite cachée derrière la démocratie. Etre libre devient faire " ce que je veux, où je veux, quand je veux ". La Liberté devient fuir les problèmes et non les affronter. On renonce, on abdique, on divorce, on démissionne, on abandonne et celui qui s’étonne, agresse la démocratie.
          L’Egalité qui est se reconnaître à la fois supérieur et inférieur à tout autre homme, qui est vivre l’interdépendance comme les prémisses indispensables à l’amitié ou à l’amour, s’est décomposée en identité cachée derrière la compétition. L’Egalité régresse en égalité des chances, en uniformité dogmatique et apparemment sécurisante des membres du groupe. C’est sur cette uniformité-là que va éclore la compétition qui est l’inverse de l’égalité. Le clonage à l’identique nécessite en effet pour dépasser l’ennui, la stimulation par la compétition qui elle même n’est justifiable que si les compétiteurs sont apparemment suffisamment identiques. Nous sommes loin de l’Egalité.
          La Fraternité, ce mot riche et sulfureux qui véhicule à la fois les notions de père, de fratrie et de famille, de verticalité, d’horizontalité et de limite, n’a pas arrêté de rentrer et de sortir de notre devise nationale pendant tout le XIXème siècle. Elle s’est décomposée en agrégat, cachée derrière ce vilain mot de solidarité. Nous ne savons plus ce qui nous relie, ce qui nous rassemble et nous aimons nous croire solidaires car nous savons tous que l’on peut être solidaire d’un bloc de béton mais pas lui être fraternel. La solidarité n’a pas besoin du respect de l’autre, la fraternité si. Il ne faut sans doute pas chercher plus loin la mode de la solidarité au détriment de la fraternité infiniment plus dérangeante.
          Mais aujourd’hui, comme pour oublier que nous avons renoncé aux efforts de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité nous nous laissons bercer par ces mots apaisants de Démocratie, de Compétition et de Solidarité, mots que nous n’utilisons évidemment jamais dans les groupes vivants auxquels nous appartenons comme notre famille.
          Nous ne savons plus pourquoi nous sommes ensemble. Chacun essaie de se retrouver dans le collectif Saint-Bernard sur les sans-papiers ou dans le quinzième centenaire de Clovis quand ce n’est pas dans le mondialisme, l’européanisme, le nationalisme ou le régionalisme. Ce sont les symboles qui nous servent de lois, nous régressons vers les mythes fondateurs.
          Nous sommes une société sans loi cohésive, une société sans critères. Nous sommes incapables de nous dire ce qui nous réunit, si ce n’est un quotidien sans devoirs reconnus.
          En tant que groupe nous ne savons plus clairement où est le bien et où est le mal et comme tous les deux sont en nous, le combat contre soi-même s’organise de moins en moins. En revanche, tout naturellement, le combat contre l’autre se justifie chaque jour davantage.
          En politique, il est intéressant de remarquer comme les presque référents de tous bords intéressent mais dérangent. Ils ont noms Laguillier ou Boutin ? le Pen ou Hue, Chevènement ou Pasqua, sans oublier Villiers ou Gallo. Mais nous préférons les tenants du quotidien, les Chirac ou Jospin, les Bayrou ou Hollande. Ceux qui ont peu à dire mais qui le disent si bien !
          Dans le même temps, l’absence de critères reconnus, de loi cohésive, pousse chacun d’entre nous à se croire son propre critère. Chacun essaie de faire au mieux de ce qu’il croit bien, mais des myriades de solitudes ne font pas naturellement une cohérence générale. Deux corps d’une puissance montante nous renvoie aujourd’hui l’image de notre absence de critères communs : les Médias et la Justice. De plus en plus chaque membre de ces institutions avance avec sa bonne foi comme critère premier. Cela donne des articles et des jugements admirables… mais pas uniquement. Les médias brandissent la liberté, la justice l’indépendance, mais la responsabilité, le risque et l’humilité s’y diluent comme partout.
          Un ancien Bâtonnier de Paris disait récemment que dans toutes les juridictions de pays totalitaires devant lesquelles il avait plaidé, il avait été frappé de la bonne foi individuelle des magistrats. Les journalistes de la Pravda vivaient aussi profondément le sens de ce mot russe qui veut dire vérité.