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Les Trois Etapes
La
sexualité n'a sans doute jamais été en éducation,
en dépit des apparences, un sujet aussi tabou. C'est un sujet sur
lequel ce qui est entendu relève bien souvent de difficultés
cachées qu'a vécues celui qui parle et qu'il a du mal à
s'avouer à lui-même. Cela génère facilement
l'excès tant dans la justification que dans la condamnation.
A titre d'exemple
le phénomène actuel sur la pédophilie est assez révélateur.
L'attrait sexuel pour les enfants est, depuis la Grèce antique,
socialement refoulé et pourtant constamment constaté comme
toutes les autres anomalies, toutes les autres anormalités. Le
regard porté par la société sur elle est constamment
contraint et certains espaces-temps, comme l'époque post mai 68
en France, ouvre un moment d'arrêt de la contrainte que certains
appellent libération. A cette époque Gabriel Matzneff était
invité à Apostrophes pour son livre "Les moins de seize
ans" qui racontait son attirance pour les garçons et les filles
de cet âge, et le journal Le Monde, haut lieu de notre conscience
sociale, nous vantait le 14 avril 1976, les mérites du livre de
Tony Duvert "Quand mourut Jonathan", racontant l'histoire amoureuse d'un
artiste d'âge mur avec un garçon de 8 ans, en écrivant:
"Tony Duvert va au plus pur".
Il
a fallu le détonateur de l'affaire Dutroux pour faire refermer
les écoutilles en faisant payer très cher aux pédophiles
actuels, la permission octroyée sans autorisation.
Curieux détonateur
d'ailleurs que cette affaire Dutroux! Pendant des semaines les radios
et les télévisions ont répété, à
la méthode Coué, les sempiternels quatre mots: "Le pédophile
Marc Dutroux,...le pédophile Marc Dutroux, ... le pédophile
Marc Dutroux" alors que l'observation simple des faits étalés
sur la place publique, montrait que M. Dutroux n'était en rien
un pédophile. C'était un trafiquant d'enfants, un voleur,
un être évidemment peu recommandable mais qui vivait sa sexualité
"normalement" avec son épouse quand il n'était pas en prison.
Il n'empêche que c'est son cas qui a libéré un affect
fantastique qui ne demandait qu'à sortir. La pédophilie?
l'horreur des horreurs, le mal absolu, nous dit la mode. Mais la "marée
blanche" parlait-elle plus d'enfermer les Marc Dutroux ou de libérer
une angoisse chez ses propres participants ?
Curieux mot d'ailleurs
que ce mot de pédophile! Si l'on en croit la racine grecque, le
suffixe "phile" n'exprime pas l'attirance sexuelle, et un bibliophile
ne s'adonne pas à des jeux coupables avec ses livres, pas plus
que le philosophe ne se rue sur la sagesse pour lui faire des enfants.
C'est l'éros grec qui, après avoir été l'énergie
en général, a évolué vers l'attrait sexuel.
Etre attiré sexuellement par un enfant (paîdos en grec),
c'est être pédéraste et non pédophile. Mais
certains disent que le mot est déjà pris et qu'il ne faut
pas les confondre puisque pour la société aujourd'hui, le
pédophile est le mal absolu et le pédéraste une différence
enfin reconnue. Cette ambiguïté des mots ne véhicule-t-elle
pas nos propres difficultés à y voir clair ?
Et si nous essayions
de comprendre en laissant de côté, et l'hypocrisie, et nos
propres difficultés? Sans doute faut il savoir répondre,
comme O'Neil dans "Libres enfants de Summerhill", à ce colonel
anglais venu lui confier son fils de 13 ans en lui recommandant de veiller
à ce qu'il ne se masturbe pas: " Oh vous savez! Ca n'a fait de
mal ni à vous ni à moi".
La sexualité
d'un homme ne se fait pas en un jour. La puberté qui fait passer
en trois poussées de poils de l'absence de sexualité, à
la sexualité omniprésente est une vue heureusement défunte.
Il est intéressant
d'observer que son évolution se fait par étapes et que toutes
ces étapes sont précédées de leurs doubles
inconscients.
Les étapes
sont apparemment simples:
D'abord la découverte
de soi;
Puis la découverte
de l'autre mais sans excès, d'un autre pas trop différent.
L'autre est déjà suffisamment difficile à appréhender
et à comprendre puisque cela force à sortir de soi, sans
avoir en plus à choisir un autre vraiment différent. L'autre
va être d'abord un proche, très semblable à soi, "homo"
en grec.
C'est la dernière
étape qui va faire découvrir que l'autre est non seulement
autre, mais en plus différent, "hétéro" en grec.
On a tout dit et
pourtant pas encore grand chose tant que l'on n'a pas observé toute
l'évolution inconsciente précédant l'évolution
consciente, et annonçant souvent ses difficultés.
Observons ensemble
un garçon et une fille grandir. Le garçon va se faire un
arc et tirer ses flèches, il va jouer au couteau et le planter
où il pourra en se faisant gronder par les adultes pour son non
respect du matériel. En classe il tripotera sa règle sans
s'en rendre compte. Pendant ce temps la, la fille va sauter à la
corde en étant au centre de la figure formée par la corde
en mouvement. Les deux, à leurs manières, découvrent
symboliquement leurs organes génitaux. cela est naturel normal
et sain. C'est le regard de l'adulte qui a du mal à éviter
à la fois l'ignorance tranquillisante et l'hypocrisie d'un "Cachez
cette verge ou ce vagin que je ne saurais voir".
Quelques années
plus tard on observe un jeu entre deux garçons chacun muni d'un
couteau. Face à face, debout, pieds joints, le premier va lancer
son couteau en tentant de le planter en terre, sur la ligne de son adversaire.
S'il parvient à ficher son couteau en terre, son adversaire devra
mettre un pied sur le point d'impact et, jambes écartées,
va tenter à son tour de planter son couteau, et ainsi de suite
jusqu'à ce que l'un des "combattants" ait les jambes tellement
écartées qu'il tombe en reconnaissant son adversaire vainqueur.
Pour compliquer le jeu, si les deux joueurs sont jambes écartées
l'un en face de l'autre, l'un peut planter son couteau entre les jambes
de son adversaire et cela lui permet de se remettre debout pieds joints.
Tout couteau lancé ne se plantant pas, est considéré
comme perdu et le joueur passe son tour sans aucun mouvement.
A un âge d'hésitation
inconsciente sexuelle, les deux garçons qui ont évidemment,
à ce moment-là, une haute idée d'eux-mêmes
et une moins haute idée des filles, jouent à ce jeu que
l'on peut voir autrement:
Deux individus bisexués
sont en face l'un de l'autre. Chacun essaie grâce à une utilisation
efficace de sa verge, d'imposer sa position de mâle en transformant
l'adversaire en femelle avec un vagin qui s'ouvre. Si l'un des joueurs,
voyant un vagin ouvert, plante sa verge dans le vagin il se débarrasse
de sa propre féminité et redevient un mâle pur. Si
l'un des joueurs a un vagin trop ouvert, il n'est plus qu'une fille et
il est éliminé par la perte de son équilibre et par
la chute de tout son poids par terre. Etre un mâle est à
cet âge, la réussite pour un garçon.
Ces jeux font partie
de l'évolution normale des garçons mais cette évolution
ne se fait pas toujours facilement et il peut être utile d'observer
tel ou tel qui aura du mal à se sortir de lui même et à
aller vers l'autre même s'ils se ressemblent beaucoup.
Le passage de "moi-même"
au "pareil à moi" doit être franchi par chacun et cette première
étape est essentielle à la suite du parcours.
La seconde étape
est de dépasser le stade de l'autre identique à soi-même,
pour découvrir un autre, non seulement différent mais complémentaire,
un autre avec lequel enfin l'on pourra produire un vrai fruit.
Ce second passage
est comme le premier, à la fois deuil et découverte. Le
deuil de l'homosexualité latente provisoire inhérente à
tout être, et la découverte de l'autre sexe avec ses différences
si difficiles à accueillir mais si désirables. L'évacuation
inconsciente de l'homosexualité se fera naturellement pour les
garçons par toute forme de lutte et de contacts physiques dans
les jeux collectifs. Une distance forte par rapport à ces jeux,
peut exprimer une difficulté dans le passage à venir.
Il n'y a évidemment
pas de recettes miracles pour faciliter ces passages mais une attention
respectueuse de la part des parents et des entraîneurs peut permettre
de déceler les difficultés à venir. Les professeurs
eux, n'y peuvent pas grand chose.
Il est pourtant
essentiel que ces passages se fassent car s'il advient un blocage c'est
le malheur qui va rentrer dans la tête de celui ou de celle qui
refusera l'obstacle.
La société
ne se reconstitue pas elle-même en bénissant le refus d'obstacle,
et en le présentant comme un choix délibéré
ou comme une acceptation d'une vérité interne éternelle.
Chacun sait que les homosexuels heureux sont un leurre pour médias
lointains. Personne n'a jamais rencontré d'homosexuel heureux.
La difficulté à s'accomplir est ressentie comme une immense
douleur qui ne peut déboucher que sur la provocation par gay pride,
suicide, ironie ou mépris des autres ou de soi, des autres et de
soi.
Lorsque des garçons
et des filles se sentent homosexuels après avoir ressenti une attirance
pour quelqu'un de leur sexe, il serait sans doute judicieux de leur faire
savoir qu'ils ne font que passer une étape que tous leurs anciens
ont passé avant eux, de façon plus ou moins difficile, de
façon plus ou moins consciente. Il doivent être informés
qu'on ne nait pas homosexuel ou heterosexuel et que la bisexualité
est un moment naturel de l'évolution humaine, qu'homosexualité
et hétérosexualité ne sont pas des choix manichéens
et que la seule véritable erreur est de culpabiliser leurs sensations,
ce qui risquerait de freiner leur évolution et de les bloquer dans
leur homosexualité. En revanche si l'on arrive à ne pas
être obnubilé par ces sensations, la poursuite du processus
de maturation se fera naturellement.
Cela étant
écrit, félicitons la société de ne plus mettre
au pilori ceux et celles qui ont raté le virage. Accueillons les
comme ils sont, car ce n'est pas un tournant, semble-t-il, que l'on peut
prendre vingt ans après sa propre classe d'âge. Respectons
la douleur, mais ne l'évacuons pas en la niant, ni en la ridiculisant,
ni en chantant des cantiques qui sonnent faux. "Ni cet excès d'honneur,
ni cette indignité"!
Il est encore plus
triste de voir que certains d'entre nous n'ont même jamais réussi
à franchir la première haie de leur sexualité avec
la découverte de l'autre homosexué. Ceux-là sont
restés en sexualité avec eux mêmes, en narcissisme
et en "veuve poignet". Mais comme arrive un temps où l'impression
de l'autre est essentielle, les bloqués de la première haie
vont vers l'autre qui est suffisamment faible pour qu'ils puissent se
projeter sur lui. et se donner l'impression d'aimer en ne s'aimant qu'eux-mêmes.
L'autre, faible, peut être un vieux ou même un mort. C'est
rare mais cela donne la gérontophilie ou la nécrophilie.
Cela peut être aussi un animal qui a l'avantage de peu parler, et
c'est la zoophilie. C'est beaucoup plus souvent l'enfant qui a en plus
l'avantage de donner de soi une image agréable. La pédophilie
est le refuge des recalés de la première haie.
Et comme rien n'est
simple dans les têtes et que chacun a du mal à éliminer
complètement l'idée même qu'il n'aurait pas réussi
sans fautes son propre parcours d'obstacle, nous nous sécurisons
en rejoignant la foule et en disant comme elle. Dire quoi ? Cela dépend
du lieu et du moment. Dans les musées, avec elle, nous allons nous
extasier devant les jeunes danseuses de Degas ou nous arrêter devant
les jeunes pâtres grecs ou égyptiens tous nus qui s'arrachent
des épines du pied ou occupent l'éternité autrement.
A Paris avec elle nous allons applaudir la Gay Pride, quitte à
les laisser tous pleurer le soir au retour chez eux. Nous allons vomir
en groupe sur l'instituteur qui aura touché ses élèves,
sans trouver en lui la force de résister à ses pulsions.
Nous allons ensemble traiter d'imbécile cet évêque
qui n'a pas su parler ou se taire.
Mais surtout nous
allons tous ensemble, en une véritable marée blanche répéter
sans cesse le mantra: "le pédophile Marc Dutroux, le pédophile
Marc Dutroux , le pédophile Marc Dutroux" car comme nous ne sommes
pas des voleurs d'enfants, car comme nous ne sommes pas des vendeurs d'enfants,
car comme nous ne laisserons jamais mourir de faim des enfants, car comme
nous n'avons rien à voir avec ce minable de Marc Dutroux, alors
rien de pédophile n'est en nous puisque le pédophile, c'est
lui.
Si une gène
persiste, nous allons décaler le mot gênant. La pédophilie
ne sera plus l'émotion perturbante devant le physique de l'enfant,
mais le fait de forcer l'enfant, de le violer, d'en abuser. Un peu comme
si on définissait l'hétérosexualité par les
viols et les agressions. Devant une telle évidence d'océan
nous séparant des pédophiles, nous allons enfin pouvoir
admirer tranquilles, mais en groupe, le jeune Saint Jean Baptiste du Caravage
au musée capitolin dans la ville éternelle.
 
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